Atelier Tuffery – Jeans Made-In-France depuis 1892

Atelier Tuffery – Jeans Made-In-France depuis 1892

Le papier est signé Vincent Bergerat, les photos Séverin Roquefort. Cet article est tiré de l’excellentissime ambassade-excellence.com qui a passé beaucoup de temps à dépoussiérer ce plus vieux denim français.

« SUR UN AFFLUENT DU TARN se dresse Florac, siège d’une sous-préfecture, avec son vieux château-fort, son boulevard bordé de platanes, ses coins de rues pittoresques et une source vive qui jaillit de la montagne. Elle est également notable pour la beauté de ses femmes. » Robert-Louis Stephenson, qui passe à Florac le 30 septembre 1878, oublie toutefois de mentionner Célestin Tuffery, alors âgé de 3 ans. Célestin réalisera, bien avant qu’il n’y songe, un des rêves les plus chers à M. Saint Laurent  : il inventera les premiers jeans français.

Célestin
Julien Tuffery. — Mon arrière-grand-père, c’était le tailleur de Florac. Dans ses carnets, que nous avons gardé, étaient consignées les mensurations de toute la ville, et chaque homme se faisait confectionner deux pantalons par an. Entre 2 000 et 4 000 habitants, si l’on compte les villages alentour, ça fait beaucoup de paires de jambes. La date la plus ancienne que nous ayons retrouvée dans ses carnets indique 1892 : il avait 17 ans.


En train
JT : En juin 1904, la Compagnie de chemins de fer départementaux, la CFD, entame les travaux de construction d’une ligne de 49 kilomètres qui reliera Florac à Sainte-Cécile-d’Andorge, elle-même reliée à Alès et Nîmes depuis 1840, via le réseau de la PLM*. Les hommes posent à la main les rails pesant chacun 300 kilos, les traverses, et charrient le ballast. Ils ont besoin de vêtements de travail confectionnés dans une toile solide, qui puisse supporter ces contraintes nouvelles. Une telle toile permettrait, tant qu’à faire, d’équiper ceux qui travaillent dans les carrières et les mines alentour. Il y a bien ces vêtements renforcés avec des empiècements de cuir ou de tissu, que certains ouvriers portent, mais ils sont lourds et peu pratiques.
Ce train, qui fait travailler les hommes et malmène leurs vêtements, va également désigner la solution au problème : il suffit de le prendre. À 110 kilomètres de Florac, à Nîmes, on tisse une toile faite de deux fils croisés à 90 degrés, une toile très résistante, très rêche, selon qu’elle est tissée plus ou moins serré.

Créer
JT : Célestin confectionne un nouveau pantalon avec cette toile de Nîmes. Le modèle comprend deux poches arrières plaquées, pratiques et résistantes : contrairement aux poches fendues et doublées des autres pantalons, leur intérieur est fait de cette même toile et elles sont rivetées (les rivets, en cuivre, sont posés sur un petit disque de cuir qui protège la toile). Détail introduit par Célestin Tuffery et qui subsiste sur les modèles actuels, parce que les fonds des poches arrières s’usent vite (à cause des outils que les ouvriers y glissent) elles sont montées en deux parties, ce qui permet de n’en changer que la moitié, quand le fond est troué. Ce pantalon a toutes les caractéristiques de celui que nous connaissons aujourd’hui, y compris la fameuse petite poche à montre ; peu à peu, ouvriers, agriculteurs et maçons – dans un mouvement parallèle à celui qui se produit en Californie avec Levi Strauss & Co – adoptent ce vêtement, conçu spécifiquement pour eux : ce sont les débuts du workwear.

Retours
JT : En 1944, les GI débarquent en blue–jeans, made in USA, dans la même toile et conçus pour résister aux mêmes contraintes que nos pantalons français. De cette rencontre, nous restent quelques changements langagiers : « de Nîmes » nous revient en denim.

Et jean ?
JT : La toile, initialement écrue, présentait le problème évident d’être salissante ; compte tenu de l’usage auquel on la destinait, il fallait la teinter. En France, on a d’abord utilisé le bleu de cocagne, produit près de Toulouse, puis le bleu de Gênes – obtenu principalement à partir de l’indigotier –, d’un prix de revient moins élevé. Chaque tisserand a pu ainsi mettre au point sa toile de Nîmes, tissée avec un fil blanc et un fil blu di Genova, revenu de Californie : blue-jean.

De Tuffery à Tuff’s
JT : Le soldat américain, sauveur en jeans, devient une icône et le pantalon de travail devient pantalon de liberté  : le vêtement que (presque) tout le monde porte, puisque le modèle pour femme à proprement parler attendra les années 1960… À Florac, Célestin cède bientôt l’affaire à son fils, Jean-Alphonse, qui, devant l’ampleur de la demande, réoriente l’entreprise familiale de confection de vêtements Tuffery et se spécialise dans le blue–jean… Tuff’s ! La manufacture de Florac emploie jusqu’à quarante couturières qui produisent 500 paires par jour et fabrique pour sa marque, Tuff’s, mais également pour les marques du sud le la France : Le Guardian (Nîmes), et Mac Keen (Marseille) – rendue célèbre par Jerry Hall et tous ses amis du Studio 54, du Palace, et d’ailleurs : Farrah, Steve, Brigitte, Alain, Serge, Jane (devenue madone des crocos). Explosion de l’ère du pur style  : le produit est peu à peu délaissé pour son reflet dans l’œil du photographe  ; la question  : comment est-ce fabriqué, par qui ? est occultée au profit de questions publicitaires : comment le montrer ?

Jean-Jacques TUFFERY l’ainé des 3 frères.

Rétrécir
JT  : Pendant les Trente Glorieuses, l’argent coule à flots, croissance illimitée, peut-être également, nécessité de souffler un peu après tous ces drames, toutes ces guerres. Mais le procès classique qui consiste à toujours faire fabriquer ailleurs et moins cher, est la règle. Les différences de prix de revient deviennent insurmontables pour Tuff’s. C’est la chute de l’industrie textile en France jusqu’aux années 1980. L’atelier floracois ferme ses portes en 1985, un an avant ma naissance. C’est une période extrêmement sombre, il y a encore un peu d’argent, mais le travail s’est envolé.


Jean-Pierre TUFFERY


Vivre
JT  : Jean-Alphonse, mon grand-père, a connu le haut de la vague. Ses quatre enfants entrent très jeunes dans l’entreprise familiale. Mon père, Jean-Jacques, né en 1948, commence à travailler à 12 ans ; vingt ans plus tard, quand l’atelier ferme, il faut continuer à remplir le frigo. Le jean made in France est mis entre parenthèses. Marie-Claude, Jean-Jacques, Jean-Pierre et Norbert restent à Florac, mais vendent du prêt-à-porter fabriqué partout ailleurs qu’en France. Il leur suffisait de décrocher le téléphone, de dire oui, et en un claquement de doigts, ils pouvaient – comme tout le monde – faire fabriquer leurs Tuff’s enTurquie, en Thaïlande, ou ailleurs, mais ils ont refusé, comme personne. C’est une histoire de famille, c’est sans doute ce qui leur a donné la force de refuser avec la même détermination toutes les propositions de rachat.

Norbert TUFFERY le cadet des 3 frères.

Croître
« Il est impossible de tirer “directement” sur la plante pour la faire grandir, il faut la laisser pousser**. »
JT : Quand j’étais petit, il n’était pas question de dire que mon père était le dernier à fabriquer des jeans en France, Levi’s vendait les siens délavés, sablés, déchirés. Tuff’s, c’était l'inverse  : pantalons classiques, sans fioritures, totalement has been. Se fournir en toile était très complexe, partout on refusait de leur vendre d’aussi faibles métrages. Le choix était très réduit, ce qui les pénalisait un peu plus. Mais pourquoi ont-ils continué ? L’atelier, réduit à une dizaine de mètres carrés, est caché dans le fond du magasin, deux machines à coudre, les ciseaux, les rouleaux de toile, Norbert et Jean-Jacques font ce qu’ils savent faire mieux que tout, ils coupent et cousent, Jean-Pierre gère la boutique (et la pose des rivets, me dit-il). 45 minutes par jean, des dizaines de milliers de paires sont sorties de leurs mains, l’annulaire droit de Jean-Jacques y a laissé un peu de lui-même. Cette production made in France reste confidentielle, et ce sont les vêtements fabriqués en Chine qui les font vivre. Il n’y a pas si longtemps, la seule question était de savoir comment en finir honorablement avec cette marque et ce glorieux passé.

France
JT : Quant à ce retour d’intérêt pour le made in France, « restons prudents, disent mes oncles, il y a dix ans, on nous regardait à peine ». C’était pourtant le début de changements d’abord imperceptibles – le bouche-à-oreille – : on savait qu’une famille d’irréductibles Cévenols fabriquait encore des jeans, on faisait des centaines de kilomètres pour venir à Florac, acheter un jean made in France, ils étaient les derniers, les seuls. Puis, en 1995, je crois, la Ville de Nîmes a fait appel à Tuff’s pour vêtir les employés municipaux, vestes et pantalons – toutes les pièces ont été fabriquées dans notre atelier, au fond de la boutique ! J’ai pu localiser récemment l’une de ces vestes, par un ami dont l’oncle travaillait là-bas. Elle rejoindra bientôt nos archives. Plus récemment, nous avons reçu Yoann Maestri, deuxième ligne du XV de France, 2,02 mètres, 119 kilos. Mon père a pris ses mesures en cinq minutes, et lui a confectionné deux jeans qui lui vont comme un gant.

Florac
JT : L’autre jour, un vieux Floracois m’a dit  : « C’est bien, Julien, tu grattes la rouille ! »

* Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée.
** François Jullien, Traité de l’efficacité, p. 191, Le livre de poche, 2002.

2 Commentaires

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    Donier-Meroz Claude nov. 5, 2015

    Toutes mes félicitations pour votre resistance et perséverance.BRAVO

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    martin nov. 8, 2015

    d'ou vient la toile actuellement?

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